Frédérique, pouvez-vous revenir sur la naissance d’AléaNature : quel déclic personnel vous a donné envie de faire de la valorisation et de la transmission de la nature votre métier, et en quoi votre parcours scientifique et touristique a façonné votre façon d’être guide-animatrice indépendante ?
AléaNature est née le 1er février 2018. Ne trouvant pas de poste en tant que salariée, j'ai décidé de créer ma micro-entreprise, me permettant ainsi de concilier ma vie professionnelle et ma vie de famille. J'ai toujours vécu en Loire-Atlantique et aimé la nature. Enfant, je passais mes 2 mois de vacances à observer les petites bêtes sur les rochers ou dans mon jardin. Après des études en fac de sciences puis un BTS GPN, j'ai travaillé en tant que guide-nature salariée dans un marais salant, sur les ENS départementaux, pour une asso d'éducation à l'environnement, pour un centre de classes de découvertes, pour un site naturel de loisirs. J'avais donc à cœur de continuer de faire découvrir notre patrimoine naturel aux différents publics (scolaires, familles, groupes d'adultes, étudiants, touristes, etc). J'aime passer des heures en pleine nature mais également les échanges avec les participants, petits et grands.
Sur le terrain, dans les dunes, les marais ou l’estuaire de la Loire, comment transformez-vous une simple “sortie nature” en véritable expérience de découverte active, où chaque participant devient acteur et non simple observateur de la biodiversité locale ? Pouvez-vous décrire concrètement votre démarche pédagogique ?
Lors de mes différentes interventions, je fais en sorte que les participants soient acteurs de leurs découvertes en les faisant sentir, écouter, toucher, éventuellement goûter, observer en détails et en leur apportant des anecdotes sur tel animal ou telle plante, en utilisant du vocabulaire adapté, accessible même aux novices. Je favorise les échanges entre les participants, les questions quelles qu'elles soient. Je cherche à créer un lien affectif avec le milieu afin qu'ils le respectent ensuite et aient envie d'y revenir.
Vous intervenez auprès de publics très variés, des élèves en “classe dehors” aux touristes en vacances : quelles sont les principales différences dans leur rapport à la nature et comment adaptez-vous vos approches ludiques, expérimentales, artistiques et sensorielles à ces profils contrastés ?
J'essaie de m'adapter à chaque public. Les élèves en démarche "classe dehors" et "aire éducative" reviennent régulièrement sur un site précis. La mise en place de rituels (saluer l'arbre gardien du site, faire le tour du site à la queue leu-leu pour créer un chemin entre les hautes herbes, commencer par un temps d'écoute, laisser un temps de jeu libre) permet aux enfants de se créer des repères, de se sentir sécuriser et de s'apaiser. Avec des groupes d'enfants, la sollicitation des sens est importante, ainsi que l'apprentissage par le jeu. Une approche créative, où ils manipulent et laissent libre cours à leur imagination leur plait également énormément. De manière générale, les enfants aiment être en extérieur et ont soif de découvertes. Avec un public touristique c'est différent car les participants ne se connaissent pas et sont plus dans un esprit de "consommation de la nature". Je prends donc le temps de me présenter, de présenter ce que l'on va faire, de leur poser quelques questions (prénoms de enfants, lieu de résidence et de vacances, etc), de les mettre à l'aise. Ensuite, au cours de la sortie, je les fais participer (avec du matériel, des questions rigolotes, des observations à la loupe). Mon objectif ici étant qu'ils puissent revenir sur le site en tout autonomie où qu'ils puissent refaire ce type d'activités ailleurs (observer les papillons dans leur jardin par exemple).
Parmi vos thématiques phares — orchidées sauvages, abeilles solitaires, oiseaux, insectes — y a‑t‑il une animation ou une espèce qui suscite particulièrement la surprise ou le bouleversement des représentations chez les participants ? Pouvez-vous partager une situation marquante où vous avez senti un véritable “avant/après” chez un groupe ?
Pour le grand public, les sorties de découverte de la biodiversité de l'estran rocheux ont toujours un grand succès. Les participants sont souvent surpris de la richesse du milieu quand on prend le temps d'observer et de la diversité des espèces ("je n'aurais jamais imaginé qu'il y avait tant d'espèces différentes vivant sur les rochers et qu'on en trouverait autant"). Avec les enfants (et les parents accompagnateurs) les animations sur les insectes ont un impact sur leur comportement : des enfants (ou adultes) qui avaient peur des araignées les font se balader sur leurs mains en fin de séance, pareil avec les limaces qui les dégoûtaient et qui deviennent leurs meilleurs amies !
Exercer comme guide-animatrice nature indépendante en milieu littoral et estuarien, dans un contexte de pression touristique et de changements environnementaux, suppose sans doute des compromis et des tensions : quels sont les principaux défis que vous rencontrez, et comment parvenez-vous à concilier curiosité du public, protection des milieux fragiles et viabilité économique de votre micro-entreprise ?
Effectivement, je travaille sur un secteur où la pression touristique est importante. C'est pourquoi je limite le nombre de participants à 15 (ou 20 pour les sorties sur les rochers) pour les sorties nature et n'accueille jamais plus de 2 classes en même temps sur un site naturel afin de limiter l'impact sur le milieu. Je sensibilise également aux gestes de respect des êtres vivants (manipulation des petites bêtes, différence entre prélèvement et arrachage, pas de cueillette de fleurs, rester sur les sentiers). Je propose différents thèmes d'interventions, ce qui permet de ne pas venir trop souvent sur un même site. J'évite les zones de nidification afin de ne pas déranger les oiseaux. Je dois également m'adapter aux conditions météo. La diversité de mes prestations et les partenariats avec d'autres structures me permettent d'avoir une micro-entreprise viable économiquement.
En lien avec votre engagement dans le réseau GRAINE Pays de la Loire et le programme national “Classe dehors”, comment imaginez-vous l’évolution de l’éducation à la nature dans les prochaines années, notamment à l’échelle locale du Pays de Retz et de la Loire-Atlantique : quelles pratiques émergentes vous semblent les plus prometteuses pour retisser un lien durable avec le vivant ?
Le travail en réseau est très enrichissant. Il permet d'adhérer à une démarche, des valeurs, d'échanger avec d'autres structures et de se former régulièrement. Le programme d'aires éducatives porté par l'OFB me paraît très prometteur pour investir enseignants et élèves de cycle 3. Les renaturations des cours d'école initiées récemment peuvent être également très percutantes si elles sont bien réalisées. Tout ce qui consiste à remettre les gens (enfants et adultes) au contact de la nature en fait ! Et toutes les démarches qui valorisent les effets positifs à long terme de ce contact (renforcement du système immunitaire, apaisement, concentration, apprentissage de la frustration, motricité fine, équilibre, baisse la myopie, etc).
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un parent, un enseignant ou un élu local qui souhaite réellement valoriser et transmettre la nature au quotidien, au-delà de la simple “belle balade” : par quoi commencer, concrètement, à son échelle ?
Le commandant Cousteau disait "on aime ce qui nous a émerveillé et on protège ce que l'on aime". Le premier conseil que je donnerai à un élu est donc de créer l'émerveillement. Concrètement, proposer des journées événementielles sur le thème de la nature, avec des balades guidées, des activités d'observation de création. Profitez des journées nationales ou internationales pour commencer (fête de la nature, journée mondiale des zones humides, nuit de la chauve-souris, nuit de la chouette, journées européennes du patrimoine). Pour un enseignant : utiliser la nature comme support pour les différentes matières (on peut compter, dessiner, écrire des textes, faires des sciences en s'appuyant sur la nature (même en allant juste à côté de l'école). Pour un parent : sortez avec votre enfant et laisser votre téléphone à la maison ! Laissez votre enfant se salir et créer des souvenirs avec les copains et les cousins an jouant dehors. Stimulez la curiosité dès le plus jeune âge : accompagnez votre enfant dehors et faites des observations avec lui.
Pour en savoir plus : https://aleanature.weebly.com